Des neurones en location

Bruno Delaby

Publié il y a 3 semaines

29.01.2025

Partager

Une entreprise vaudoise travaille sur un calculateur vivant afin de repenser l’intelligence artificielle.

 

L’objectif principal de l’entreprise FinalSpark, basée à Vevey, est de créer un calculateur vivant. Autrement dit, une intelligence artificielle utilisant des neurones humains et pas numériques comme ce qui est utilisé pour ChatGPT, par exemple. Finalspark a été créée par Fred Jordan et Martin Kutter en 2014. «Nous nous sommes lancés un défi: révolutionner l’intelligence artificielle. Au départ, nous avions commencé par tenter de produire des neurones numériques. Les résultats étaient encourageants, mais un problème majeur subsistait: nos prototypes consommaient beaucoup trop d’énergie. Ce constat était encore plus évident lorsque nous discutions avec un ami travaillant à l’EPFL sur le Human Brain Project, un projet visant à simuler un véritable cerveau humain. Il nous expliquait que le cerveau humain utilise seulement vingt watts pour faire fonctionner 100 milliards de neurones, alors que nos prototypes nécessitaient plusieurs kilowatts pour en alimenter une centaine. C’est alors que nous avons réalisé qu’au lieu de tenter d’imiter des neurones, nous pourrions en utiliser des véritables», raconte Fred Jordan.

Les cellules neuronales développées par FinalSpark proviennent de cellules souches pluripotentes, c’est-à-dire des cellules capables de devenir n’importe quel type de cellule. Grâce à un protocole spécifique, l’équipe de FinalSpark force ces cellules à se transformer en cellules neuronales, créant ainsi un organoïde cérébral. Cette petite sphère d’un demi-millimètre est ensuite placée sur huit électrodes, et les expériences peuvent débuter. Celles-ci concernent essentiellement l’électrophysiologie, un domaine de recherche dont le but est d’étudier l’activité électrique des neurones. «Concrètement, l’objectif est de faire apprendre quelque chose à ces neurones. Le but serait qu’après avoir montré une grande quantité d’image en lui indiquant lesquelles représentent des chiens ou des chats, l’intelligence artificielle puisse faire la différence toute seule entre une image montrant l’un ou l’autre animal, explique Fred Jordan.»

Durant le Covid, l’équipe de Fred Jordan a mis au point un programme leur permettant de continuer leurs expériences sur les neurones, à distance, depuis chez eux. Un service qu’ils ont ensuite décidé de proposer à la location. Cette manière de faire de la recherche est appelée téléopération. Loin des laboratoires et des pipettes, il est possible pour n’importe qui de mener des expériences. «Nous travaillons aussi bien avec des universités qu’avec des privés. Les projets utilisant notre service de location de neurones sont très variés. Bien sûr, il y a des projets liés à la médecine, mais des leaders du secteur automobile y ont aussi accès, par exemple, souligne l’entrepreneur.»

Bien que ce projet de calculateur vivant soit encore en cours d’élaboration, l’utilisation de neurones humains vivants pour créer des machines soulève des questionnements éthiques. «Nous sommes assez convaincus qu’un jour, des tissus nerveux humains seront utilisés pour traiter de l’information. Cette méthode consomme moins d’énergie et coûte donc moins cher, ce qui devrait intéresser les grands groupes actifs dans ce domaine. Il est alors important de se poser des questions concernant l’éthique de ce projet. Pour essayer d’y répondre, en octobre dernier, à Amsterdam, nous avons participé pour la première fois à une conférence de philosophie pour y présenter notre projet. Ces experts sont bien plus qualifiés que nous pour évaluer les aspects éthiques de nos méthodes», confie l’entrepreneur Veveysan.