Elles choisissent la contraception définitive

BLANDINE GUIGNIER

Publié il y a 2 semaines

21.03.2025

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Depuis quelques années en Suisse, des jeunes femmes sans enfants décident de se faire ligaturer les trompes.

 

En 2017, aucune participante à l’Enquête suisse sur la santé âgée de 15 à 24 ans n’avait cité la ligature des trompes comme moyen de contraception. Cinq ans plus tard, elles sont 0,2% à la mentionner. Dans les deux grands hôpitaux universitaires romands, mais aussi au sein des centres de planning familiaux valaisans, on confirme l’intérêt de certaines jeunes femmes pour l’opération. «Depuis 2018 environ, cinq à six patientes, dans la vingtaine et sans enfant, s’adressent à nous chaque année pour une stérilisation, note Patrice Mathevet, chef du Service de gynécologie du Département femme-mère-enfant au CHUV. Bien que limités, ces cas nous ont poussé à demander l’avis de la Commission d’éthique clinique qui a tranché: nous pouvons entrer en matière.»

Se revendiquer «Childfree»

Plusieurs raisons expliquent l’intérêt grandissant des jeunes femmes pour la stérilisation. «Entre mes débuts il y a vingt ans et aujourd’hui, la revendication de vivre une vie sans enfant, ressentie comme childfree et non childless, a augmenté», souligne Angela Walder-Lamas conseillère en santé sexuelle et sage-femme à l’Unité de santé sexuelle et planning familial des HUG. En Suisse, 16,4% des femmes entre 20 et 29 ans ne désirent aucun enfant, selon l’OFS. «Les patientes qui consultent en vue d’une stérilisation veulent que ce non-désir d’enfant, ressenti souvent depuis l’adolescence, soit considéré, pointe Patrice Mathevet. L’argument écologique, soit ne pas vouloir élever un enfant dans le monde actuel, ni participer à une forme de surpopulation de la planète, revient régulièrement.» La co-présidente de Santé sexuelle Suisse, en charge des cinq centres de santé sexuelle du Valais (SIPE), est confrontée aux mêmes justifications. «Dans notre société, il y a encore une pression à la fécondité, rappelle Jacqueline Fellay Jordan. Face à ces injonctions, ces jeunes femmes apportent une réponse forte elle aussi, assez déterminée, comme on l’est souvent à cet âge.» 

LE CHIFFRE

16.4%

Le pourcentage de femmes entre 20 et 29 ans, en Suisse, qui ne désirent aucun enfant.

La méfiance vis-à-vis des hormones joue également un rôle. Les 15-34 ans prennent moins la pilule qu’il y a dix ans et se tournent toujours plus vers des contraceptifs non hormonaux tels les dispositifs intra-utérins (DIU) en cuivre, les méthodes de contraception naturelle, le préservatif ou la vasectomie. «Les jeunes femmes désireuses de pratiquer une ligature remettent souvent en question la charge mentale contraceptive et les possibles effets secondaires à endurer. Elles craignent aussi un échec de leur contraception, même réputée très efficace, et de devoir pratiquer une interruption de grossesse», relève Angela Walder-Lamas.

«La grossesse et la maternité me dégoûtaient»

Paloma* a fait le choix de la stérilisation à 22 ans. Elle explique son cheminement.

«J’avais parlé de la ligature des trompes à trois gynécologues. La première m’avait ri au nez, le second avait vite changé de sujet et le troisième m’avait écouté, tout en me disant que j’étais encore trop jeune. Avec mon partenaire de l’époque, nous avons donc décidé d’utiliser un préservatif. Mais, comme cela n’est jamais totalement infaillible, je suis tombé enceinte et j’ai dû avorter. J’ai réalisé, une fois de plus, à quel point la grossesse et la maternité me dégoûtaient. J’ai trouvé cette expérience traumatisante et je me suis dit que je ne voulais plus jamais subir cela. Heureusement, une conseillère PROFA que j’ai rencontrée à ce moment-là a entendu ma demande et m’a donné le contact d’une gynécologue du CHUV.

Entre mon premier rendez-vous au CHUV et l’opération, plusieurs mois se sont succédé. Même si je savais depuis petite que je ne voudrais jamais avoir d’enfant, j’ai utilisé ce délai de réflexion prévu par l’hôpital pour me poser les bonnes questions: pourrait-il y avoir une situation future dans laquelle j’aurais envie d’avoir un enfant, qui me pousserait à surmonter mon dégoût? Et je n’en ai trouvé aucune. Lors de cette période, je me suis aussi dit que si je regrettais cette décision, ce serait mon erreur, pas celle du corps médical; et que je pourrais toujours adopter ou faire une fécondation in vitro.

Je suis restée une matinée à l’hôpital pour l’opération. Une semaine plus tard, les douleurs étaient parties et j’ai ressenti un grand soulagement. Surtout, j’avais l’impression d’avoir pris une décision pour moi-même. Jusque-là, j’avais subi l’angoisse de tomber enceinte, les essais de contraceptions hormonales que je ne supportais pas, juste pour que les autres ne se sentent pas inconfortables. Quand j’ai parlé de la ligature réalisée à mes amis et à ma famille, ils étaient contents pour moi. Même si ce n’était pas forcément la conception qu’ils avaient pour eux-mêmes, ils me comprenaient.»

*prénom d'emprunt

Un sujet délicat

Jusqu’à récemment, pratiquer une ligature des trompes chez une jeune femme sans enfant n’était pas une option. À l’hôpital de Fribourg, mis à part quelques exceptions dans des cas très spécifiques, aucune procédure chez des patientes de moins de 35 ans n’a jamais été réalisée. «La situation ne s’est pas présentée, mais si cela devait arriver, nous prendrions un maximum de précautions, souligne Nordine Ben Ali, médecin chef adjoint au service Gynécologie et Obstétrique à l’Hôpital fribourgeois (HFR). En effet, nous craindrions que la patiente traverse une crise émotionnelle, ou qu’elle fasse partie des quelques pourcents de femme à regretter leur décision.»

La co-présidente de Santé sexuelle suisse reconnaît que le sujet est délicat. «On aimerait évidemment dire à ces jeunes femmes que la vie est mouvante, qu’on revient parfois sur ces décisions, mais on doit respecter leur volonté. La société fait suffisamment confiance à un jeune de 18 ans pour le laisser se marier, conduire, avoir des enfants. On aide un jeune homme ou une jeune femme, qui veut d’abord privilégier sa carrière avant d’avoir un enfant, à congeler ses paillettes ou ses ovocytes. Cependant, cet avis-là sur la stérilisation, c’est comme si on n’arrivait pas à l’entendre. Peut-être qu’en touchant à la fécondité, nous avons peur de toucher à la survivance-même de l’espèce humaine.»

Un parcours balisé

Conscient des enjeux d’une telle demande, Patrice Mathevet reçoit généralement lui-même les femmes dans la vingtaine désireuses de procéder à une ligature des trompes. Le médecin explique durant cet entretien ce qu’il se passe en cas de changement d’avis. «Si une personne opérée souhaite finalement avoir des enfants, elle devra faire une nouvelle opération dont les chances de succès se situent autour de 65-70%. Si cela ne fonctionne pas, il faudra se tourner vers une fécondation in vitro.» Le chef de service expose également les tenants et aboutissants de l’opération réalisée en ambulatoire. «Après une anesthésie générale, nous accédons aux trompes à l’aide d’une endoscopie (insertion d’un tube optique muni d'un système d'éclairage et d'une caméra vidéo), par voie abdominale ou vaginale. Nous posons un clip à chaque trompe, qui bloque l'alimentation sanguine et engendre la formation de tissus cicatriciels empêchant la fécondation.» Le médecin passe aussi en revue avec la patiente les alternatives de contraception longue durée existantes, comme les stérilets. À la suite de cette discussion, des formulaires seront remis à la jeune femme. «Ceux-ci ont été réalisés sur la base de l’avis de la commission d’éthique.» Un délai de réflexion de deux mois est prévu après la signature des documents.

Un cadre est également en cours d’élaboration au CHUV pour les demandes d’hystérectomie, sans nécessité médicale. «C’est une chirurgie beaucoup plus agressive, on retire l’utérus, et généralement les trompes et les ovaires aussi. Elle dure près de quatre heures et il est totalement impossible d’être enceinte par la suite. Les motivations chez les jeunes femmes sont similaires, avec, en plus, la volonté de ne plus avoir de règles. Nous avons reçu plusieurs sollicitations l’année dernière et avons demandé l’avis de la commission d’éthique, dont les conclusions sont semblables à celles sur la ligature des trompes.» 

En baisse chez les femmes plus âgées

Tous âges confondus (15-74 ans), la part de femmes utilisant la stérilisation féminine comme moyen de contraception en Suisse a plutôt tendance à diminuer ces dernières années. En 2022, 4,48% des femmes y avaient recours contre 4,92% en 2017. «La majeure partie des ligatures des trompes effectuées à l’HFR sont faites en même temps que des césariennes, souligne le docteur Nordine Ben Ali. Il s’agit de femmes qui ont déjà eu plusieurs enfants et qui ne souhaitent pas d’autres grossesses. C’est moins coûteux qu’une stérilisation faite seule et des raisons médicales peuvent le justifier comme les risques liés à césariennes multiples.» À l’inverse, la part des vasectomies augmente chez les hommes suisses passant de 8,6% en 2017 à 10,1% en 2022. Le coût de l’opération est moindre: 800 francs environ, contre 2500 francs chez les femmes. La procédure, remboursée partiellement par certaines caisses, se fait sous anesthésie locale. Selon la co-présidente de Santé sexuelle Suisse, il s’agit notamment d’hommes qui souhaitent assumer la charge de la contraception, alors que leur compagne s’en est occupée pendant de nombreuses années et a, par exemple, vécu les désagréments de plusieurs grossesses.

Une question éthique

Au CHUV, la Commission d’Éthique Clinique a donné un avis favorable à la stérilisation sur les personnes capables de discernement qui en éprouvent la nécessité. Des recommandations ont aussi été émises. Il est important pour les médecins de prendre soin de s’assurer du consentement de la personne et qu’elle soit bien informée. Il est aussi conseillé de laisser un délai de réflexion entre la décision et l’opération.

Lien vers l'avis et les recommandations de la Commission d'Éthique Clinique au sujet de la stérilisation des jeunes femmes nullipares: 
https://www.chuv.ch/fileadmin/sites/chuv/documents/chuv-ethique-avis-sterilisation-2010.pdf

 

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